On ne rit pas assez en philosophie autant que dans bien d'autres domaines. J'accuserais pas reflexe plutôt que par réflexion la religion. L'ascèse qu'elle a imposée sur les moeurs occidentales a pourri le beau rire heureux de penseurs comme Démocrite qu'on disait rieur. N'est-ce pas le propos du Nom de la Rose? Ce magnifique roman d'Umberto Eco me donne sans cesse un petit sourire en coin et de quoi maudire les donneurs de leçon métaphysique.
On devrait rire en philosophie. On devrait prendre des oeuvres et rire avec elles, d'elles et de ce qu'elles racontent. Ce serait avoir une pensée plus légère, plus gaie. Quoi de pire que de lire un livre qui nous tire sans cesse vers un désespoir plus profond, vers une mine de plus en plus triste. Même dans la plus tragique des histoires, il faut qu'elle affecte nos lèvres et tous les autres muscles du visage.« We do not take humor seriously enough. »On me disait récemment qu'une blague en conférence, qu'un peu trop d'enthousiasme dans le domaine académique est un frein à la carrière ou du moins un affect à la réputation. N'est-ce pas honteux? Triste? Trop sérieux? Peut-être est-ce que ces têtes grises, incapable de rire, pris dans un sérieux d'église, dans une contemplation béate de leurs faiblesses se sont organisées ainsi pour se protéger? Il y aurait tant à dire sur l'origine d'un tel comportement. J'accuserais l'éducation religieuse, mais je ne m'avance pas sur le sujet. Quoi qu'en soit la raison, il y a quelque part un rejet de l'humour, du plaisir, du rire.
- Konrad Lorenz
Il y a pourtant des raisons sensées de vouloir rejeter le rire de la pensée rationnelle. Ceux qui défendent ce rejet pourraient peut-être se justifier en disant que c'est pour la protection de la discipline contre les sophistes. Le rire, compris de cette manière, serait un chemin vers la persuasion émotive, non rationnelle. Du coup, ils rejetteraient les faux penseurs, les humoristes ayant médiatiquement un avis égal à un spécialiste et tous les autres mauvais penseurs qui voudraient prendre leur place en passant par un raccourci.
Le point est compréhensible. Le rire est un chemin rapide vers le sentiment de quelqu'un. Ce n'est pas pour rien que le rire est un élément important de la séduction (et de la vie humaine en général). Il est donc rhétorique, parce qu'il touche les cordes sensibles des gens. Pourtant, qu'est-ce qui n'est pas, d'une certaine manière rhétorique dans la relation entre les hommes? Rien, ou presque. Le tout, est de bien savoir utiliser cette rhétorique. C'est en ce sens que je défendrais l'humour et le rire. Même s'il y a un risque, il faut rire. Puis, si sur le moment on se trouve convaincu de quelque chose de risible... on ne fait que trouver quelque chose de risible de plus! Rire sur le moment, rire ensuite...
« Bienheureux celui qui a appris à rire de lui-même : il n’a pas fini de s’amuser!»
-Joseph Folliet
« Faire rire, c'est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre, qu'un distributeur d'oubli! »
- Victor Hugo, L'Homme qui rit
« Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant. »
- Victor Hugo, Les petits
« Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »
-Jean de La Bruyère, Caractères
« Celui qui ne sait pas rire ne doit pas être pris au sérieux. »
- Philippe Sollers, Passion fixe

1 commentaires:
"On me disait récemment qu'une blague en conférence, qu'un peu trop d'enthousiasme dans le domaine académique est un frein à la carrière ou du moins un affect à la réputation."
Je pense que c'est un phénomène en nette régression, surtout au Québec où la majorité n'a jamais été très portée au Decorum. (et ils ne le diront jamais ainsi, mais je soupçonne certains professeurs français de s'être exilés ici justement pour ça).
De toute façon, le nombre d'intellectuels qui prennent des cours ou des coachings sur "comment parler en public" sont de plus en plus nombreux, et ce genre de cours insiste beaucoup, à l'heure actuelle, sur les vertus communicatrices de l'humour. On dit souvent que tout discours devrait commencer par une blague.
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